Photo de Pierre sous la citadelle Chemin sur le Contadour

...Un fil conducteur m'était nécessaire, une sorte de satellite mental qui me permettrait de voir au loin Forcalquier et ses passions... (Les romans de ma Provence)

Pierre indigné

Rubrique de l'indigné permanent



Signature de Pierre Magnan

Décembre 2004

Je viens de lire dans un numéro du Monde déjà ancien, six pages consacrées à la mort de Pierre Bourdieu sans y comprendre goutte. Fidèle héritier de Dürkheim et de Mauss, Pierre Bourdieu a construit des catégories conceptuelles pour analyser les champs littéraire, artistique et philosophique. Je ne sais pas qui sont Durkheim et Mauss. Et vous?

La tendance mandarinesque de toute l'étude sur ce penseur est attestée par la suite des articles : l'exercice de réflexivité critique auquel il se soumet désigne, avec acuité, la difficulté de tout projet qui entend repérer les conditions de possibilités historiques des discours qui se donnent comme un savoir vrai sur le monde social. tout est de cette mouture, laquelle, outre sa cascade de génitifs, nous éloigne de la pensée limpide de Boileau : ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.

Seul, peut-être, l'article de Bernard Charlot nous ramène à la clarté lorsqu'il exprime : les sciences de l'éducation posent la question du sujet. Tout individu est 100% social, 100% singulier, mais le total n'est pas égal à 200%, il est égal à 100% : deux enfants de la même famille n'ont pas automatiquement la même histoire scolaire.

Pour illustrer ceci pourquoi moi, fils d'ouvrier électricien et petit-fils de paysan, alors que de ma vie je n'avais écouté que les cloches de Corneville, Tino Rossi et Vincent Scotto, suis-je resté cloué sur place à 15 ans en entendant la cantate 140 de Jean-Sébastien Bach?

L'individu est beaucoup plus complexe que ce que vos langages de mandarins en prétendant le rendre clair ne font qu'en attiser le mystère.

Tel jour j'étais chez Poivre d'Arvor (ex-libris je crois), tout petit entre trois géants (deux prix Goncourt et un Renaudot je crois) : la conversation respirait à une telle hauteur que je ne pouvais plus suivre. C'est alors que je me suis entendu dire avec effroi car on m'avait poliment laissé la parole, ces mots qui me peignent tout entier : - Moi je suis un écrivain de moyenne intelligence, écrivant pour les intelligences moyennes.

Cette profession de foi fit souffler un petit vent de panique sur l'assemblée. Il n'y avait pas de quoi. Jean Delay, biographe d'André Gide écrit : Gide n'aimait pas les philosophes car il n'avait pas compris que la philosophie n'est que la projection du caractère d'un philosophe qui propose d'appliquer à l'humanité tout entière, les solutions qui lui ont paru convenir à son problème particulier.

Vous qui, comme moi, ne parvenez pas à monter plus haut, relisez Montaigne de toute urgence : il ne quitte jamais le chemin de la clarté.

Avril 2004

Je sais que je vais m'aliéner une partie de mes lecteurs qui sont parents d'élèves mais tant pis.

A 80 ans passés, il est temps de libérer sa conscience d'un silence trop longtemps observé.

Je tiens que l'éducation est un mystère aussi important que ceux d'Eleusis. Ce mystère se joue à huis-clos, entre le pédago et l'élève, entre le prof et le potache, pendant tout un nombre d'heures où les uns et les autres sont coupés de la civilisation en mouvement, pour s'efforcer d'en immobiliser chaque manifestation afin de les passer au crible du savoir et de la raison.

Les parents d'élèves ne peuvent pas s'immiscer dans ce mystère. Qui aurait le front de vouloir assister à la nuit de noces de ses enfants? La scolarité tout entière est une noce entre le savoir et l'ignorance.

Il est bon que les parents d'élèves se préoccupent de ce qu'on donne à manger dans les cantines à leurs enfants ou qu'ils s'alarment de la prolifération des tentateurs qui proposent des sachets de drogue aux portes des collèges. Il n'est pas bon qu'ils se liguent contre l'éducateur en contestant ses jugements, lui dictant sa conduite ou lui conseillant celle qu'il doit tenir.

Et puisque j'y suis : la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans (voir le livre de Claude Duneton Je suis comme une truie qui doute) est une aberration, une utopie, un attentat à la personnalité. Je tiens qu'à 12 ans l'homme a le droit d'avoir son libre-arbitre : la liberté du choix. Personne, même pas la République n'a le droit de lui disputer ce cas de conscience. La grande majorité des révoltés et des paumés adolescents proviennent de cette servitude qu'on leur ait interdit d'essayer de gagner leur vie avant 16 ans alors qu'ils n'ont rien à faire parmi les étudiants.

J'ai quitté l'école à 12 ans. Tous les hommes de mon âge ont quitté l'école à 12 ans pour aller être sous-payés en tant qu'apprenti, mais cette condition nous permettait de gagner quelque sous et ceux qui avaient envie de travailler voyaient très rapidement leur condition changer. Allez donc faire une enquête chez ceux qui s'en plaignent maintenant.

Ma seule consolation, c'est que lorsque je fais des interventions dans les lycées ou collèges et notamment en montagne et ce sera ma conclusion profonde, je rencontre de plus en plus d' enfants qui sont presque tous plus intelligents que leurs parents et qui ont un sens de plus que nous à cet âge : celui de la précarité de la vie et de la fragilité de la planète.

Pas tous bien entendu, il y a encore beaucoup d'imbéciles (individus ayant besoin de béquilles!) mais leur nombre diminue d'année en année. Ce sera mon cri d'optimisme.

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