Photo de Pierre sous la citadelle Chemin sur le Contadour

...Un fil conducteur m'était nécessaire, une sorte de satellite mental qui me permettrait de voir au loin Forcalquier et ses passions... (Les romans de ma Provence)

Pierre indigné

Rubrique de l'indigné permanent



Signature de Pierre Magnan

Septembre 2006

Page 1 du manuscrit de l'indigné  Page 2 du manuscrit de l'indigné

Juin 2006

On lit les quotidiens avec avidité pour connaître les derniers crimes ou les résultats des matchs de football. On ne lit pas assez les journaux financiers. Seuls ces derniers disent la vérité, dégagés qu'ils sont de toute obligation politique ou sociale. Cette vérité froidement dépouillée de tout sentimentalisme comme de toute passion, ils la disent même naïvement, sachant, à juste titre qu'ils ne seront lus que par leurs pairs.

Le mois passé, par exemple, dans La Tribune, Monsieur Peter Oppenheimer, stratège chez Goldman Sachs, nous rassurait pleinement sur la menace de récession qui pèse sur l'économie mondiale.

Il y a aujourd'hui, nous disait ce prophète, 1,3 milliards de personnes travaillant dans les services en Inde, en Chine et dans l'ex U.R.S.S., soit près de 60% de la population active mondiale. D'ici à 2025, plus de deux cent millions de personnes supplémentaires auront accédé à des revenus supérieurs à 15000 dollars.

Ce réservoir de consommateurs s'appelle le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et Monsieur Oppenheimer augure que tout ce monde nouveau va se ruer sur les biens de consommation, s'équiper en maisons, salles de bain, automobiles, créer des familles à gaspillage, en un mot : réussir pour son compte à transformer la planète en une vaste poubelle de détritus indestructibles et inassimilables. Ces nouveaux venus rejoindront alors les populations occidentales, lesquelles, déjà gavées, consomment pourtant encore de plus en plus et de plus en plus vite.

Notre confetti (la terre) perdue dans l'infini univers, va être pompé de ses dernières ressources avec une énergie toute nouvelle et une course vers le bonheur domestique dopée par de longues privations.

Il y a quarante ans dans Le Monde, un stratège dont j'ai perdu le nom en route, prophétisait : Si demain tous les chinois se mettaient à s'essuyer le derrière avec du papier hygiénique, les forêts du monde disparaîtraient en un demi-siècle.

Ils étaient alors un milliard. Maintenant il y en a deux.

Je rappelle pour mémoire que ces forêts équatoriales, sont effacées en cette année 2006, à la cadence, en superficie, de six terrains de football par minute. Méditons là-dessus mais disons-nous aussi qu'aussi loin qu'on remonte dans l'Histoire les évènements ne se sont jamais succédés tels qu'on les avait prédits ou imaginés. Suivons donc ce conseil de Voltaire : ... et maintenant, dit Pangloss, cultivons notre jardin.

Mai 2006

Aujourd'hui, je ne vous parlerai pas de mes états d'âme concernant le monde tel qu'il ne va pas.

Sous prétexte de ne pas me gâter le goût, je me flatte avec une imbécillité de vieillard, volontaire, obstinée et hautement revendiquée, de ne jamais lire un auteur d'aujourd'hui quitte à me faire taxer de vaniteux et de cuistre. Tant pis!

Or donc je viens de recevoir, comme un coup de poing dans l'estomac l'ouvrage d'un jeune homme de 23 ans. Je l'ai dévoré en trois jours. C'est l'histoire d'une jeune fille qui adore faire des puzzles et pour se distraire et pour passer sa vie mais peu importe.

Si vous voulez savoir comment un virtuose a du génie machinalement, pour ainsi dire sans que son cerveau y participe; si vous voulez savoir comment et pourquoi on transforme une usine de câbles dévorée par la rouille pour un potentat hémophile (la dernière scène est à faire pâlir le spectre de Boris Godounov); si vous voulez connaître des âmes sensibles et des paysages reconvertis par le verbe; si vous voulez retourner chez Stendhal en passant par Prévert et Marcel Aymé; si vous voulez savoir enfin comment un véritable écrivain peut se jouer de l'intemporalité en décalquant le temps présent, lisez ce livre, il ne peut pas vous décevoir.

Je parle comme une quatrième de couverture mais je ne vous en dirai pas plus pour ne pas déflorer la péripétie. J'ajouterai simplement qu'il s'agit du plus beau feu d'artifice de mots rencontré depuis longtemps et dont je suis jaloux. Je suis devant cette écriture comme Salieri devant Mozart.

Tous ceux qui sont friands d'un style exceptionnel doivent lire ce livre, les autres s'abstenir.

C'est parce que je pense que la plupart de ceux qui fréquentent cette rubrique apprécieront cette gourmandise que je prends le risque de la leur signaler.

Retenez bien ce nom : Gaspard Koenig et ce titre : Un baiser à la russe, Editions Grasset, avril 2006.

Février 2006

Pour une fois mon indignation chronique s'est épanchée dans une préface écrite pour Histoire de la Provence qui paraît ce printemps-ci aux éditions Autre Temps et dont l'auteur est mon ami d'enfance Maurice Chevaly.

C'est peut-être la nostalgie d'un temps où l'on pouvait encore analyser les événements à loisir qui a tenté Chevaly dans ce gigantesque sac de noeuds qu'est l'histoire de la Provence aux siècles passés. Nous autres provençaux, nous autres gens de la glèbe, l'Histoire n'a jamais cessé de nous tendre ses pièges miroitants ni ne nous sommes jamais lassés d'y tomber tête baissée. La parabole des aveugles a été inventée tout exprès pour la piétaille des campagnes, depuis le passant va dire à Sparte jusqu'à cette carrière où nous entrerons quand nos aînés n'y seront plus. En fait, nous n'avons jamais cessé de mourir pour qu'on écrive l'Histoire.

Mais quels beaux contes ces étripaillages font après coup! Comme on les lit en haletant! Comme on en est émerveillés! Comme on voudrait avoir vécu et être mort sur ces champs d'honneur! Et dans un autre ordre d'idées comme on voudrait avoir été poignardé dans l'une de ces alcôves où des femmes investies de royaumes, vous préparaient le bouillon d'onze heure tout en s'abîmant totalement dans le plaisir de l'instant qui passe.

Ah nous avons beau jeu de nous écrier: En quels temps vivons-nous! Alors que les temps n'ont changé que par le trompe-l'œil de techniques mieux appropriées aux massacres collectifs.

J'envie Chevaly d'être plongé attentivement dans le passé devenu Histoire alors que nous pataugeons dans l'horreur ridicule du présent. Cette horreur, je vous l'accorde, était tempérée autrefois par la crainte de l'enfer plus que par l'amour de Dieu; mais aujourd'hui où l'un et l'autre ne respirent plus qu'à peine, notre avancée scientifique nous permet, en guise de consolation, de constater que l'âme de l'homme n'a pas plus évolué que la moule de l'ère primaire traversant les quatre âges géologiques sans aucune amélioration de sa structure interne ni externe.

L'Histoire pleine d'enseignements quoique extrêmement passionnante par toutes sortes de catastrophes alléchantes que nous conte Chevaly sur ce thème, nous place en face de cette évidence qu'édicta Montaigne voici cinq cents ans: Partout où il y a de l'homme, il y a de l'hommerie.

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