Photo de Pierre sous la citadelle Chemin sur le Contadour

...Un fil conducteur m'était nécessaire, une sorte de satellite mental qui me permettrait de voir au loin Forcalquier et ses passions... (Les romans de ma Provence)

Pierre indigné

Rubrique de l'indigné permanent



Signature de Pierre Magnan

Octobre 2007

Il y a deux espèces d'hommes, l'homo sapiens raisonnable, pesant ses actes, l'homme à pied, regardant où il marche, sachant qu'on ne s'aventure pas en mer sans savoir nager, en montagne en espadrilles et dans la vie sans être vacciné. Et puis il y a l'homo horribilis qui, bien à l'abri de l'illusion dans son illusoire habitacle où il devient invulnérable par l'opération du Saint-Esprit, se lance dans sa torpedo, en famille joyeusement ou avec sa bien-aimée sur le tan-sad de sa moto, en un duel avec la mort dont il sort vainqueur quatre vingt dix neuf fois sur cent, d'où il tire la conviction qu'il est immortel.

Cette réflexion m'est inspirée, entre autres, par mon ascension du Ventoux cet été à l'arrière de ma voiture (c'était ma femme qui conduisait) un dimanche matin allant à Sablet, jusqu'au châlet Reynard et ensuite dans la descente jusqu'à Bédoin par la D164 et la D974 : c'est là que j'ai acquis la conviction que le miracle permanent existe et si vous voulez le partager vous n'avez qu'à y aller voir vous-même.

Cet homme-là je l'ai rencontré mille fois ayant frôlé la mort, la sienne et la mienne; la dernière il n'y a pas trois mois face à un motard, dernier de son quatuor, qui s'entraînait à cet exercice de trompe-la-mort qui consiste, à quatre ou six, à se répandre en éventail sur une chaussée à virages, le premier strictement à droite et les quatre autres de plus en plus à gauche, comptant que le premier n'ayant pas rencontré d'obstacle, on peut présumer qu'il n'en existe pas!

Je pourrais écrire un livre sur l'homo horribilis en contact avec sa maîtresse chérie, la vitesse, et il serait aussi palpitant d'horreur qu'un roman policier car l'homo horribilis est aussi impitoyable avec lui-même que contre autrui. En ce sens il n'est pas égoïste et il est capable d'exercer son imbécillité à son propre détriment. Exemple : afin de minimiser autant que possible le risque d'asphyxie que nous courrons tous avec le CO2, les autorités ont inventé ce palliatif de limiter la vitesse à 110 à l'heure sur les autoroutes. Il y a pour cela tous les dix kilomètres un panneau lumineux au-dessus de la chaussée risque de pollution: vitesse limitée 110 kms heure. Rencontrant cet avertissement l'autre jour entre Aix et La Brillanne, je m'y suis scrupuleusement conformé. J'ai été dépassé par toutes les voitures de tourisme, sans aucune exception, certains conducteurs faisant même le signe que j'étais timbré. Quant aux routiers ils grinçaient des dents derrière moi comptant bien grignoter un ou deux kilomètre supplémentaires qui leur permettraient, le cas échéant, de discuter avec les gendarmes. Dame! Allez donc expliquer à un patron que vous avez eu deux heures de retard dans une livraison à cause de la pollution et vous m'en direz des nouvelles! Coincé entre un patron qui veux pas le savoir et le risque de perdre son permis s'il n'obtempère pas, le chauffeur court le risque d'être privé de son gagne-pain et aussi celui de devenir fou en présence de ces contradictions.

Je vous fais grâce d'illustrer par d'autres exemples ce florilège. Je n'ajouterai qu'une seule chose : le Jour des morts, le 2 novembre, les cimetières des villages autour de mon chef-lieu sont à dominante blanche, ce sont les fleurs que les familles éplorées apportent sur les tombes des moins de vingt ans injustement arrachés à la vie par l'homo horribilis, c'est à dire soi-même.

Janvier 2007

Pour une fois mon indignation sera modérée. C'est la transcription d'une préface qui m'a été demandée pour un ouvrage consacré aux lecteurs de livres, espèce en voie de disparition (mais non protégée).

Je réponds :

L'énigme du lecteur ou de la lectrice m'a toujours intrigué. Pour l'auteur c'est un ectoplasme, le type-même de ce qu'on appelle aujourd'hui le virtuel et pourtant, autant que les personnages de nos histoires, il est là, immobile, silencieux, sans chair et sans esprit, devant la table où vous écrivez. Il vous mesure, se moque de vous, vous critique, vous arrête le bras au moindre adjectif superflu, vous toise quand un participe passé des plus traîtres vous fait courir au Robert. C'est un témoin désagréable et nécessaire dont il ne faut pas attendre la moindre indulgence.

Il faut être blindé pour résister au lecteur. Entre celui qui vous lira toujours en goguenardant parce qu'il sait que vous n'avez même pas votre certificat d'études et celui, exagérément laudateur, à qui vous êtes obligé d'objecter : Mais est-ce que vous avez lu Proust ? Est-ce que vous avez lu Stendhal ? Il n'y a pourtant pas entre ces deux types de lecteur l'espace d'un papier à cigarette en ce qui concerne l'intelligence.

En vérité, la qualité d'un lecteur dépend de son passé. Quand j'étais en cinquième (J'ai arrêté là mes études) nous étions trente cinq élèves. Il y en avait cinq qui lisaient : un fils de charretier, un fils de garde champêtre, un fils d'électricien (moi) et par hasard un fils de notaire plus un fils de bistrot. Ça n'a pas empêché les trente autres de se faire grands et gros ni d'avoir des opinions politiques.

Nous avions à notre disposition immédiate à peu près deux cents auteurs, aujourd'hui je n'ose chiffrer, disons dix mille pour faire comprendre la proportion.

Le lecteur d'aujourd'hui est aux prises avec une avalanche. Sept cents volumes viennent de sortir dans les mois qui précèdent. Cette saturation empêche de se faire une opinion valable sur l'ensemble. D'autant plus que le lecteur angoissé par la conjoncture (un beau mot pour couvrir les divers naufrages de notre civilisation), se porte de préférence vers les auteurs qui écrivent sur ces angoisses et les partagent.

Giono me disait : Le lecteur est comme le catoblépas en train de se mordre le pied en criant : aïe aïe comme ça fait mal ! Aïe aïe comme ça fait de plus en plus mal. Comme si l'angoisse d'être sur la terre n'avait pas toujours été compagne de l'homme malgré les accessoires de plus en plus perfectionnés dont il s'entoure pour se rassurer et comme s'il n'avait pas toujours fallu passer outre. Nous autres à Forcalquier, nous savons tout cela et ça ne nous empêche pas de nous réjouir inconsciemment de la vie.

J'ai ici une lectrice de 13 ans qui aime mes livres et que je mets en garde : Ne laissez pas les arbres vous cacher la forêt ! Lisez les grandes choses pas les petites ! Les petites vous les lirez après ! Ne commencez pas par la fin ! Lisez Montaigne, la Marquise de Sévigné, le Duc de Saint-Simon, Stendhal, Marcel Proust, Maupassant et Colette. N'allez au-delà que lorsque vous serez sûre de votre compréhension de la langue, grâce à ces auteurs et à quelques autres que vous découvrirez par vous-même. Vous dites que la poussière des siècles les a effacés ? Attendez que ce siècle passe lui aussi sur nos écrivains et vous verrez les dégâts !

Comment, me direz- vous, vous êtes fou ! Vous conseillez de lire ces morts à une fillette de 13 ans alors qu'il y a tant de vivants à lire avec profit ? Je réponds : les enfants d'aujourd'hui sont beaucoup plus intelligents que ceux d'hier et il serait absurde de les traiter tous comme des lecteurs de livres à baguette magique, ce que font leurs éducateurs.

La connaissance très précise de la langue est l'outil indispensable pour bien saisir la valeur d'un ouvrage. On ne peut pas dire : C'est bien écrit ou C'est mal écrit ou C'est bon ou C'est mauvais si l'on n'est pas soi-même certain de d'abord savoir lire. Il y a de médiocres lecteurs comme il y a de médiocres livres.

C'est par la comparaison avec les oeuvres du passé que nous pouvons juger de celles du présent. Elles sont ce que le mètre-étalon en platine du Pavillon de Sèvres est aux mesures universelles. C'est pourquoi j'en conseille la lecture à ma lectrice de 13 ans.

De toute façon et quoi qu'on fasse la lecture est élitiste. On ne lit pas par la volonté ou sur l'incitation d'autrui mais par une révélation venue de l'intérieur de l'être. La lecture est un mystère aussi grand que la création d'œuvres d'art et un auteur quel qu'il soit doit se faire très humble devant ceux qui sont atteints par cette déviation de l'âme.

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